Extinction Rebellion : comment se rebeller avec compassion

Article de Jonathan Leighton. Visuel de Sara Pavlov.

Alors que notre civilisation est confrontée à des menaces monumentales qui pèsent sur sa propre existence, il est temps d’adopter une éthique de non-violence et de sollicitude envers tous les êtres sensibles.

Les récentes manifestations du mouvement Extinction Rebellion ont inspiré des millions de personnes par leur énergie et leur enthousiasme, exhalant parfois l’ambiance joyeuse d’une fête populaire. On peut avoir tendance à oublier que le problème sous-jacent est extrêmement grave : cet effondrement de la civilisation dû au changement climatique pourrait désormais s’avérer inévitable, peut-être même au cours de la prochaine décennie.

Je ne crois pas que nous ferons face à une extinction dans un proche avenir – que la totalité de l’humanité soit susceptible de disparaître de la surface de la Terre, suite au changement climatique. Les humains sont résilients et notre espèce a survécu aux précédentes catastrophes historiques. Au minimum, je m’attends à ce que les plus riches et les plus privilégiés monopolisent les ressources pour assurer leur propre survie, si ce n’est leur épanouissement.

Mais un certain degré d’effondrement semble probable, malgré l’attention politique croissante portée à la crise. Nous serons possiblement confrontés à un scénario dans lequel une grande partie de nos approvisionnements alimentaires s’amenuisent et une partie de notre infrastructure mondiale est paralysée, où beaucoup d’entre nous se démènent pour survivre et où des centaines de millions, voire des milliards de personnes souffrent et meurent de faim, de maladies ou d’hyperthermie, dans un contexte de destruction massive, de migrations massives et de violence. Des temps sombres nous attendent, c’est le moins qu’on puisse dire.

La perspective d’un effondrement de la civilisation déclenche des émotions intenses lorsque nos instincts de survie profondément ancrés se heurtent à un sentiment de futilité. Notre existence sur cette planète exceptionnelle devient fugace et précieuse à mesure que notre horizon se rapproche et que nous ne discernons plus de chemin vers l’avenir.

Mais le désespoir ressenti par tant de gens au sujet de l’effondrement potentiel du monde tel que nous le connaissons se reflète dans le désespoir ressenti également par tant de gens au sujet du monde tel qu’il est actuellement. La violence, la pauvreté, la cupidité. Les millions de personnes vivant dans une douleur physique ou émotionnelle intense, souvent sans accès à un traitement efficace. Les milliards d’animaux élevés à des fins alimentaires dans des conditions abominables, torturés et mis à mort pour répondre à nos demandes insatiables. Et à l’abri des regards, dans les recoins de la nature, le grand nombre d’animaux sauvages qui luttent pour leur survie et succombent à d’horribles morts dues à la prédation, à la faim et aux éléments.

Alors que ces diverses sources de souffrance sont combattues à différents degrés, l’esclavage massif et la torture des animaux, qui demeurent parfaitement légaux, restent l’une des plus grandes catastrophes morales de notre époque. Cela concerne environ 70 milliards d’animaux terrestres consommés chaque année dans le monde, la plupart d’entre eux provenant d’élevages industriels dans lesquels ils endurent des vies misérables, faites de douleurs et de privations, avant d’être brutalement abattus. Cela concerne également un nombre similaire de poissons d’élevage – des animaux sensibles, dotés de personnalités, de la capacité à ressentir des émotions et à souffrir – perpétuellement maintenus dans un état de confinement extrême. Ainsi que quelque mille milliards ou plus de poissons capturés à l’état sauvage et soumis à des morts atroces par suffocation. Mais alors que certaines populations n’ont peut-être pas accès à des alternatives alimentaires ou économiques immédiates, la majeure partie de la consommation mondiale de produits d’origine animale, y compris le cuir, la laine et la fourrure, résultent d’intenses souffrances infligées sans nécessité aucune.

Avec la menace d’un effondrement imminent de la notre civilisation, les horreurs du présent prennent une nouvelle dimension. Serons-nous toujours en train de torturer des animaux par milliards alors que notre civilisation actuelle tire ses derniers souffles ? Je ne crois certainement pas au châtiment divin, ni au karma en tant que phénomène réel. Mais compte tenu de l’ampleur de la cruauté avec laquelle nous, sociétés humaines, traitons les animaux, les menaces auxquelles nous sommes confrontés ont désormais un aspect karmique, ne serait-ce que sur le plan symbolique. Est-ce que nous “méritons” vraiment de continuer à exister en tant que civilisation lorsque nous tolérons collectivement une telle cruauté ?

En prenant une perspective plus détachée, qui évite de blâmer qui que ce soit, nous pouvons considérer l’état de notre planète comme le produit de processus physiques aléatoires qui, peut-être en tant que partie d’un modèle plus profond inhérent à l’univers, ont produit la richesse d’une beauté exquise, du charme et de la splendeur, mais également la prédation, la maladie, la famine, la torture et des formes infinies de souffrances extrêmes. Nous pourrions penser que la beauté justifie les horreurs jusqu’à ce que nous saisissions viscéralement la réalité de ces expériences.

Je partage cet élan humain que nous avons de vivre et prospérer. Je ne veux certainement pas que quiconque meure à la suite du changement climatique. Mais je suis moins alarmé par cette perspective d’effondrement et de non-existence que par toutes les souffrances qui le précèdent. Si la pérennité de notre civilisation impliquait que des milliards d’animaux souffrent terriblement dans des élevages industriels tout au long d’un avenir lointain, je préférerais de loin le néant.

Dans mon ouvrage The Battle for Compassion, j’ai écrit :

Dans la dernière scène dramatique du film « Le Cinquième Élément », le personnage de Milla Jovovich, Leeloo, visionne une série d’images de guerre horribles, y compris des camps d’extermination nazis et l’explosion d’une bombe atomique. Le visage ruisselant de larmes, elle perd brièvement la foi dans sa mission de sauver la planète. «À quoi ça sert de sauver la vie quand on voit ce que vous en faites ?» dit-elle.

Alors que nous arrivons à un tournant dans l’histoire de l’humanité, nous devons nous demander : que voulons-nous préserver et pourquoi ? La conscience et notre quête de sens peuvent effectivement s’avérer des choses rares et merveilleuses dans notre univers. Mais méritent-elles d’être préservées à tout prix ? Il ne suffit pas de se concentrer uniquement sur l’atténuation des changements climatiques par des mesures juridiques et technologiques. Nous devons examiner les structures sociétales qui nous ont amenés à ce point, mais aussi, plus essentiellement, nos valeurs sous-jacentes. Une analyse éthique approfondie nous aidera à faire en sorte que, si nous parvenons à sortir de cette crise, nous puissions créer le meilleur avenir possible et ne pas répéter les terribles erreurs du passé.

Nous ne serons jamais tous entièrement d’accord pour définir le meilleur système éthique et les valeurs à défendre. Mais personne ne veut vivre une souffrance extrême. Il est donc parfaitement logique que d’essayer d’épargner à autrui des souffrances extrêmes. C’est la base de l’ancienne règle d’or qui est commune à tant de civilisations : traite les autres comme tu voudrais être traité. Étendue à tous les êtres sensibles, elle constitue la base éthique la plus rationnelle pour l’avenir de notre civilisation.

Les sociétés les plus progressistes ont aujourd’hui adopté la norme selon laquelle le racisme et le sexisme ne sont plus acceptables. La couleur de la peau, les croyances, les organes génitaux et l’identité sexuelle ne constituent pas un motif valable de discrimination et toutes les souffrances humaines comptent également. Mais il reste un dernier obstacle important à surmonter : le spécisme. Alors que les êtres humains sont uniques par leurs capacités intellectuelles et par leur capacité à créer de la beauté et du sens, nous ne sommes pas différents des autres animaux par notre besoin essentiel d’amour et de connexion et, plus fondamentalement, par notre besoin d’éviter la souffrance.

Tout comme beaucoup d’entre nous sont en train de prendre conscience de la triste réalité sur le changement climatique et de l’ampleur de la menace qui pèse sur notre civilisation, beaucoup d’entre nous découvrent simultanément la réalité des atrocités monumentales commises contre des animaux non humains. Ces réalités ne sont pas déconnectées. Elles résultent toutes deux du comportement humain, de l’apathie, et de systèmes basés sur l’exploitation. Nous ne pouvons pas chercher à solutionner l’une tout en ignorant l’autre. Si nous envisageons un changement de paradigme pour sauver notre monde, nous ne pouvons pas conserver certaines des pires caractéristiques de l’ancien paradigme.

Si nous reconnaissons que la souffrance de tous les êtres sensibles compte, nous devons également inclure les animaux vivant à l’état sauvage dans notre cercle de compassion, même si nous n’avons pas les moyens de les aider aujourd’hui. Le changement climatique lui-même fait souffrir les animaux sauvages, rendant leurs habitats naturels inhabitables, épuisant leurs sources de nourriture et augmentant l’incidence des feux de forêt dans lesquels beaucoup sont brûlés vifs. Nous nous soucions plus facilement de ces souffrances parce que nous savons que notre civilisation est responsable de cette situation et qu’elle jouit d’une plus grande visibilité dans les médias. Mais la compassion transcende les responsabilités du passé et implique aussi de se soucier des souffrances que nous n’avons pas causées.

L’expression anglaise largement utilisée “people and planet” (peuple et planète) omet de mentionner les autres êtres sentients, regroupant implicitement les animaux non humains avec l’eau, le sol, les plantes et les bactéries en tant que simples composants d’un écosystème qui nous fait vivre, plutôt que de les inclure explicitement comme des êtres dignes de compassion. Nous personnifions “Mère Nature” et la planète “Terre nourricière”, mais reléguons les sentiments individuels, la respiration et la souffrance des animaux à des parties abstraites de l’environnement.

Récupérer notre lien avec la planète et inverser la destruction qui la rend invivable exige également de dissiper la séparation illusoire entre nous et ses autres habitants. Il ne suffit pas de chercher à préserver un système qui contient d’atroces souffrances, simplement parce que nous trouvons nous-mêmes de la beauté dans ce système. L’objectif de notre éthique doit être axé sur les êtres sensibles qui font partie du système, sur le plaisir et les douleurs qu’ils éprouvent. Cela signifie n’exercer ni anthropocentrisme, ni écocentrisme, mais une forme de pathocentrisme (“sentiocentrism” en anglais). Comme l’a dit l’auteur Yuval Noah Harari : «Si ça peut souffrir, c’est réel. Si ça ne peut pas souffrir, ce n’est pas réel.» Les systèmes et les espèces ne peuvent pas souffrir. Seuls les individus animaux peuvent souffrir, qu’ils soient humains ou non.

Tout comme nous trouvons intolérable l’idée qu’une riche élite mondiale pourrait assurer l’avenir de sa propre progéniture tout en laissant une grande partie de l’humanité mourir, il serait tout aussi intolérable que nous préservions le bien-être futur de l’humanité tout en négligeant les souffrances des membres des autres espèces. Si nous résistons face à la domination, nous ne pouvons pas exercer nous-même la domination. Si c’est la compassion que nous espérons, c’est aussi de la compassion dont nous devons faire preuve.

S’il est un avenir qui mérite d’être préservé, c’est celui où nous transcendons notre brutalité – où nous éradiquons la violence qui nous a menés à ce point. Nous devons imaginer et mettre en œuvre de nouvelles façons de nous organiser, profondément enracinées dans une sérieuse éthique de la compassion.

Alors que nous cherchons des solutions immédiates à la crise climatique, l’appel à réduire la consommation de viande de bœuf afin d’atténuer les émissions de gaz à effet de serre devrait être accueilli comme un moyen de réduire les souffrances des animaux. Mais s’il en résulte que les gens augmentent simplement leur consommation de poulets, un bien plus grand nombre d’animaux souffriront des vies misérables. La convergence des considérations environnementales et éthiques est une opportunité énorme, mais elle sera complètement manquée si l’on reporte notre exploitation sur d’autres espèces d’animaux.

La croyance erronée selon laquelle nous avons besoin de manger des animaux persiste dans les discussions sur la survie à la crise climatique. On s’interroge sur l’utilisation d’animaux dans les systèmes de permaculture, même s’il n’y en a aucune nécessité, ou sur le piégeage de petits animaux pour se nourrir, malgré l’agonie qui en résulte. On s’intéresse aussi de plus en plus à l’élevage d’insectes comme sources de protéines, même s’il est presque certain qu’ils sont sentients et donc très probablement capables de souffrir.

Il est temps que nous cessions de considérer les êtres sensibles comme des sources de nourriture et que nous nous concentrions sur des solutions végétales qui causent beaucoup moins de souffrances aux animaux, qui sont meilleures pour nous et qui sont meilleures pour la planète. Réduire la consommation de viande de bœuf n’est qu’un pas dans la bonne direction : nous devons nous efforcer d’éliminer complètement les produits d’origine animale de notre alimentation. Un jour, nous aurons peut-être les moyens d’atténuer une grande partie des souffrances intenses qui se produisent également dans la vie sauvage, si cela devient techniquement possible. D’ici là, notre principe directeur doit être de ne pas nuire et d’aider là où nous le pouvons.

Le mouvement Extinction Rebellion fait ressortir ce qu’il y a de meilleur en nous, grâce à son esprit d’amour, d’unité et de non-violence. Il a beaucoup en commun avec le mouvement grandissant pour les droits des animaux, dont les militants passionnés défient également le statu quo et soutiennent largement les objectifs d’Extinction Rebellion. En adoptant explicitement un cadre éthique empreint de compassion, qui inclut tous les êtres sensibles dans son cercle de considération morale, Extinction Rebellion aurait le potentiel d’être un moteur du changement, pour transposer des principes éthiques profonds vers une nouvelle gouvernance et de nouvelles structures sociétales qui répondent aux besoins de tous et qui préviennent la souffrance de tous les êtres sentients.


Jonathan Leighton est directeur exécutif de l’Organisation pour la prévention de la souffrance intense (OPIS) et auteur du livre The Battle for Compassion: Ethics in an Apathetic Universe (Le combat pour la compassion : l’éthique dans un univers apathique).

Cet article, originellement publié sur medium.com, est reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.

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